Carnet de voyage (1/2) : sur le périlleux trajet N’Djamena – Moïssala

Article : Carnet de voyage (1/2) : sur le périlleux trajet N’Djamena – Moïssala
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6 avril 2021

Carnet de voyage (1/2) : sur le périlleux trajet N’Djamena – Moïssala

7 h 26 minutes, le chauffeur donne le dernier klaxon de notre départ. Instantanément, notre bus quitte la gare. Le voyage commence. L’engin se faufile entre les autres et s’éloigne petit à petit de N’Djamena. Nous voici à une quarantaine de kilomètres de la capitale. De ma position, j’observe presque : des enfants qui se pourchassent, des vendeurs à la sauvette qui courent vers nous à chaque arrêt du bus.

Bientôt deux heures que nous roulons. Subitement, j’ai failli heurter ma tête contre celle de mon voisin. L’homme me regarde et me dit de bien m’agripper. Aussitôt, je m’accroche de toutes mes forces au siège de devant. Le bus ne roule quasiment plus. Il dandine, pivote, et avance à pas de caméléon. Dehors, la route est complètement dégradée. Le bitume a disparu. Il ne reste que la terre. Des paysans tentent de colmater les trous avec des cailloux. Notre chauffeur a complètement quitté ce qu’il reste de la voie bitumée. Il se crée un chemin entre les arbustes. Il dévie les bois morts et avance prudemment.

La peur de voir notre bus se renverser pendant notre voyage me prend. Face à cette crainte qui me tétanise, mon voisin observe un sang-froid olympien. « Ça fait plus de neuf ans que je parcours cette distance. Avant, ces 480 kilomètres, on la parcourait en 6 h de temps », me dit-il avec frustration. « Aujourd’hui, 10 h de temps ne suffisent pas », ajoute-il avec le même sentiment. Il me confie qu’il était plusieurs fois témoin des accidents sur cette voie. « Il y a à peine cinq mois, un bus a fait un tonneau, ici. Il y avait du sang partout. Des personnes hurlaient de douleur, trois corps sans vie étaient à peine couverts par un pagne… »,  me relate-t-il avec dégout.

Une nuit

Enfin, nous arrivons à Moundou. Il était presque 16 heures. Les uns débarquent ; les autres embarquent. Mon voisin et moi, nous gardons notre place. Il nous reste encore une bonne distance à faire. Lui, va s’arrêter à Doba, la ville pétrolière du pays. Moi, mon voyage s’arrête à la ville de Moissala. 273 kilomètres de là où nous sommes. Sans le vouloir, je m’adosse contre lui. Mon confort perturbé est un peu retrouvé. Quand, j’ai ouvert les yeux pour la deuxième fois, notre bus fait son entrée à la gare de Koumra. La première fois, c’était à Doba ou mon voisin est descendu. Il fait presque 20 h. Les lampes publiques éclairent difficilement le crépuscule. Je me hâte à récupérer mes bagages. Il parait que cette ville est réputée pour ces pickpockets. Je dois me décider : poursuivre mon voyage ou passer la nuit sur place. De l’autre, un homme hèle les voyageurs à destination de Moïssala. D’une voix amicale, une femme que j’ai aidée à porter sa fille, lui demande de revenir tôt le matin.  De la même manière,  elle me conseille de passer la nuit ici. Selon elle, la route devant nous est dangereuse. Comme la plupart, je voudrai passer un coup de fil à un cousin qui vit à Koumra. Mais  finalement, je trouve sommeil sur un banc à l’écart.

L’inconfort du voyage

A presque 6h du matin, l’homme d’hier est là. Coiffure extravagante, regard imposant. La vingtaine, d’un geste simple, se saisit du demi sac de 50 kilos de la dame. De sa main gauche, il prend ma valise et marche à grand pas. Nous le suivions. Fort de son gabarie, moi, je le vois plus sur un ring de boxe. Il embarque nos bagages dans la petite voiture de marque « Corola ».  Moi, je prends place sur le siège devant, côté passager. Derrière, quatre personnes sont installées difficilement.

Après que le chauffeur ait glissé un billet de banque au jeune musclé, nous amorçons le départ. La voiture soulève de la poussière à son passage. Impossible de remonter les vitres, nous risquons de nous étouffer. Le chauffeur accélère selon son bon vouloir. Nous ne savons à quelle vitesse nous filons. Pour le conducteur, il faut revenir vite prendre d’autres passagers. Nous cognons nos têtes partout.  Nous nous accrochons à tout et à rien. Moi, je me disais que la portière de la voiture finira par céder à force des secousses.

Le dilemme

Une heure déjà que nous sommes à bord de ce tas de ferrailles. A une bonne vue d’un pont, mon voisin demande au chauffeur de s’arrêter un moment. Il se gare aussi à un mètre du pont. « Moi, je traverse le pont à pied », nous dit-il. Notre chauffeur éclate de rire et l’homme s’éloigne peu à peu.  « Monsieur, c’est plus dangereux de traverser », rétorque le conducteur à son tour. Moi, je suis dans le dilemme. Dois-je monter à bord ou traverser à pied comme l’a fait le monsieur ? Les passagers de derrière sont montés à bord. Il ne reste que le chauffeur et moi… Nous voici sur le pont. Il est étroit. Presque sans garde-fou.  Les parties qui ont cédé sont colmatées par des bois morts, du ciment ou de la terre. A la moindre erreur, nous serons comptés parmi les victimes de ce pont. Pourquoi les autorités n’interdisent pas ce pont ? A ma question, notre chauffeur ne répond pas. Il n’a jamais été aussi concentré. Doucement… Avec beaucoup de manœuvre et de prudence, nous traversons le fameux pont de Ndila. A ma question, il répond enfin : « cette voie est l’unique qui relie cette grande ville du pays aux autres ». Nous voici au complet, en train de traquer les derniers kilomètres de la ville de Moissala.

NB : A la dernière nouvelle, les autorités ont engagé les travaux de réaménagement de ce pont.

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